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De la ru(é)e vers l’or
Aïcha n’a jamais eu peur de tout plaquer. Elle possède la force de ceux qui se sont faits « tout seul » et apprennent sur le tas. Son parcours la mènera en 2006 à créer un festival de cinéma « alors qu’il en existe déjà 400 en France… autant que de fromages », plaisante-t-elle. Le pari est risqué. Mais la prise de risque est devenue chez elle un art de vivre. Les Pépites du cinéma promeut « tout ce qui émerge de la rue », résume-t-elle. Et ne lui parlez pas de cinéma de banlieue. « Il y a toute une génération de réalisateurs qui ne trouvent pas leur place dans le cinéma traditionnel parce qu’ils en cassent les codes. Des types sans moyens mais à l’imagination débordante », s’enflamme-t-elle en pointant l’affiche de Donoma. Ce film – fait avec 150 euros – a été programmé à Cannes et encensé par la critique avant qu’un passage aux Pépites du cinéma ne lui permette de trouver un distributeur.
En cinq éditions, Aïcha, à force de tamiser les quartiers, de donner des coups de pioche dans la mine du Web, a fini par amasser quelques grammes d’or pur. Aujourd’hui, les copies de courts ou longs métrages et de documentaires arrivent toutes seules sur son bureau installé à Commune Image, rue Godillot. « Ce qui me plaît, c’est l’outil, l’image. Je n’ai jamais été un rat de cinéma. » Quand elle était enfant, « le 7e art, c’était le film du dimanche soir à la télé. Gérard Oury, Claude Sautet et Audiard. » A 16 ans, elle quitte sa cité du « 0-2 », du côté de Saint-Quentin en Picardie, pour la capitale. « Rien à voir avec la cité telle qu’on la perçoit ici. Il y avait peu de familles d’immigrés. De toute façon, le dénominateur commun des banlieues n’est pas territorial : il est culturel ! » explose-t-elle. Une fois à Paris, elle s’installe chez sa sœur Yamina – plus connue sous le nom de Yamina Benguigui, réalisatrice de son état. « J’étais un peu paumée jusqu’à ce qu’on me propose du bénévolat à la Fondation Danielle-Mitterrand. J’y suis restée quinze ans. » Elle commence par les photocopies pour finir directrice de la communication, à 26 ans. « C’est là que j’ai compris la force de l’image. Je ne voulais plus faire que ça lorsque j’ai appris que l’Association pour le cinéma indépendant et pour sa diffusion (Acid) cherchait quelqu’un. » Elle plaque tout malgré les mises en garde de ses proches. Elle s’éclate, dit-elle, jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive des limites de l’exercice. « Aïcha, je n’ai rien compris à ce film. Où sont les sous-titres pour le verlan ? » lâche brutalement un réalisateur au sortir d’une projection. Il venait de voir Wesh Wesh, qu’est-ce qui se passe ?, un film tourné dans le 93 où il est question de la cité. Mais cette œuvre « bien faite, politique et engagée » ainsi que la détermination de son réalisateur la touchent. Elle ne lâche rien et parvient à l’imposer. Pis encore, elle récidive avec d’autres films jusqu’à ce qu’elle s’entende dire : « Arrête de nous montrer des films du tiers-monde ! » Elle jette l’éponge et part sans heurts.
Après un passage au Festival du film de Paris – un événement « plein de paillettes » dans lequel elle réussit à introduire une sélection de jeunes talents – elle se retrouve au chômage. Nous sommes en 2005 et la banlieue s’enflamme. C’est un déclic : « J’ai pris conscience que l’image pouvait être une arme de destruction massive. Le traitement médiatique donnait une vision tronquée et limitée de ce qu’est une cité. » Elle décide de ne pas attendre de trouver du boulot : elle se le crée. Son association Talents urbains voit le jour et promeut la culture populaire des quartiers. « Je me suis appuyée sur ce que je savais faire. J’ai imaginé Les Pépites du cinéma. » Elle frappe à toutes les portes, des conseils généraux aux mairies. « Personne n’en voulait. Une connotation trop banlieue. La Courneuve a été mon premier partenaire », précise-t-elle. Pourtant, « la culture populaire n’est pas une sous-culture. Aujourd’hui, elle s’expose dans les musées. Voyez le graff ! Mais le cinéma reste une discipline artistique fermée, peut-être la plus difficile à intégrer ».
Elle jette un œil inquiet vers l’objectif. « Une photo ? Est-ce vraiment nécessaire ? » Une timidité qui s’évapore bien vite lorsqu’elle parle « des jeunes gars au talent démentiel » qu’elle a programmés. Des pépites devenues lingots dont certains fricotent déjà avec Luc Besson. En attendant, c’est quand même elle la pionnière. La chercheuse d’or.














